Bernard Faucon, Terrain privé, vers 1966

Terrain privé, vers 1966.jpg
© Bernard Faucon

 

La nostalgie, c’est avoir le cœur qui se brise en imaginant le monde sans soi…
Bernard Faucon

Je ne sais pas si c’est un garçon ou une fille, et d’ailleurs qu’importe, c’est un enfant. Je vois d’abord ses jambes, ses petites jambes un peu cagneuses d’enfant, bien campées au sol, plantées dans d’énormes chaussettes rouges. Des chaussettes rouges qui tirebouchonnent.
Je vois les quelques herbes sèches restées collées sur son pull rouge accroché à la va-vite autour de la taille (il y a là d’autres urgences).
Il fait chaud.
Il serre quelque chose dans sa main. J’essaie de deviner. C’est un abricot, peut-être…
C’est l’été.
Je sens ses jambes qui frémissent d’impatience. Il regarde, un peu plus loin, sous le soleil, les autres, les enfants et une adulte qui jouent. Il suit leur danse, avant d’aller les retrouver, mais il mange son goûter, qu’il a extrait, sûrement, du gros sac de toile qui git à ses pieds.
C’est les vacances.
Devant, un tronc, un tronc de platane constellé d’écorces. L’arbre hospitalier offre l’ombre de ses frondaisons au petit. Au-dessus, les feuilles qui laissent passer un peu de soleil. Là-bas, sur l’herbe, la lumière éclate et blanchit l’arrière-plan.
Il y a bien un gamin pressé qui passe, vite, à gauche de l’image. Un autre qu’on devine adossé au tronc.
Et cet écriteau, qui dit « terrain privé chien » que j’imagine méchant. Et les gosses qui s’ébrouent sous le soleil des vacances et qui transgressent les sens interdits.
Bernard Faucon a 16 ans quand il prend cette photographie. Déjà, tout est là. Le cadre, la lumière, les couleurs éclatantes… Cette composition parfaite qui me ramène sans cesse sur le petit et ses chaussettes rouges, qui me ramène sans cesse aux vacances et au parfum des fruits d’été, qui m’engloutit vers mon enfance. Je sens la rondeur de l’abricot au creux de ma main, je sens mes jambes qui frémissent d’impatience et de l’élan, du bonheur, de la gourmandise du jeu. De l’ivresse des vacances.