Michael Ackerman

J’essaie d’échapper aux pièges de la réalité tout en conservant un lien avec le réel. Car les photos ne sont pas des inventions mais des rencontres. Il ne s’agit pas de recherche esthétique. Que tout soit hanté n’est pas une volonté complètement délibérée. Mais, pour moi, la photographie est inséparable de la disparition. D’où le besoin de s’accrocher à l’impossible. Les photos sont les seules preuves de ce qu’on a éprouvé. Non des faits eux-mêmes.

Se déprenant de toute adhérence à la réalité, affranchies de toute anecdote, les images fébriles de Michael Ackerman s’imposent comme un écho lancinant. Sillonnées de présences spectrales, ses photographies, tremblées au grain démesuré, sont autant de stigmates de sa contiguïté au monde : elles n’attestent de rien – sinon de sa présence et de ses rencontres. Elles sont autant de visions fugitives, parfois hallucinées, relatant la nuit, la ville, l’enlacement, l’urgence, souvent le sentiment prégnant de la disparition. Michael Ackerman évolue constamment dans un rapport liminal (par le décadrage, le tressaillement, le flou) à la photographie, à ses sujets, enfin au réel. Il engendre ainsi une inquiétante étrangeté. Dans ses images, affranchies de tout référent spatial ou temporel, le monde qu’il donne à voir, transcendant toute appréhension objective du réel, déborde.

Robert Mapplethorpe, Louise Bourgeois, 1982

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© Robert Mapplethorpe

C’est une découverte lourde de conséquences et qui échoit à la petite fille. Elle remarque le grand pénis bien visible d’un frère ou d’un camarade de jeu, le reconnaît tout de suite comme la réplique supérieure de son propre petit organe caché et dès lors elle est victime de l’envie du pénis. […] D’emblée elle a jugé et décidé. Elle a vu cela, sait qu’elle ne l’a pas et veut l’avoir.
Sigmund Freud, Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes, 1925.

Le phallus est l’objet de mon attention attendrie, il y va de vulnérabilité et de protection.
Louise Bourgeois

Il s’agit du portrait le plus célèbre de Louise Bourgeois, et l’on ne peut se figurer image plus réjouissante de l’artiste.
La vieille dame (indigne, si l’on en juge par le regard espiègle qu’elle nous adresse) porte sous son bras, comme un accessoire quotidien – sac à main ou baguette de pain – un gigantesque phallus. C’est son œuvre. Intitulé « Fillette », ce colossal pénis en érection, de 60 centimètres, est fait de plâtre recouvert d’une couche de latex. A son extrémité, un crochet permet de le suspendre au plafond.
Il ne faut, bien sûr, pas y voir la mise en scène d’une petite phallophorie personnelle. Désacralisé, le phallus perd ici sa verticalité : en érection, il n’est pourtant pas érigé. Rien de castrateur cependant : « Ce que j’aime a la forme des gens autour de moi, de mon mari, de mes fils. Donc quand j’ai voulu représenter quelque chose que j’aime, j’ai naturellement choisi un petit pénis ». Dans l’œuvre de Louise Bourgeois, les représentations fragmentaires du corps, notamment des parties sexuelles, sont récurrentes. Si « Fillette » est, à n’en pas douter, l’expression revendiquée d’une pulsion sexuelle sublimée par l’art, elle est également un personnage absurde, équivoque, masculin-féminin : la rotondité des deux boules (qui rappelle tout à la fois des testicules et des seins), l’alliance du plâtre et de sa couverture de latex le rendent à la fois dur et souple, l’un étant le contenu, l’autre la matrice.
« C’est une pièce, évidemment, qui est faite pour être portée dans ses bras, et ça indique directement ma relation aux hommes, qui est une relation de prendre soin, d’être tendre. » Elle semble, en effet, le bercer : fillette est sa création et sa créature. S’agit-il d’une réponse amusée à la thèse freudienne, qui veut que chaque femme, souffrant de son absence de pénis, ne se lasse pas de chercher à en « avoir » un, allant jusqu’à désirer accoucher de son propre pénis ?
Peut-être un autre sujet d’amusement pour Louise Bourgeois ? L’auteur de ce portrait est Robert Mapplethorpe. Elle offre au photographe, dont l’œuvre est en grande partie consacrée à la sexualité homosexuelle et masculine, un phallus supplémentaire et prodigieux.

Stéphane Charpentier

Je cherche simplement à révéler ce que je ressens, ce que je comprends. […] Si je montre l’obscur, c’est justement parce que je cherche l’inverse, c’est justement pour affirmer une position lumineuse dans ses symboles, et révéler la beauté de la résistance humaine.

Sa photographie, sombre, à vif, dépouillée de tout artifice de séduction, nous met face aux dualités des rapports humains et sociaux comme à nos dualités propres. Son travail est à la fois intensément perceptif et émotif, il exhume et révèle les dérives et les mécanismes de nos sociétés contemporaines : à travers ses images, la nuit semble envahir un monde qui se consume et s’épuise à force de frénésie et de violence. Plongé dans un état d’urgence existentielle et de résistance permanent, il pratique la photographie comme une nécessité, avec sincérité et engagement. Il ne faudrait pas voir dans sa trajectoire une oraison funèbre, bien au contraire, photographe à fleur de peau et à fleur du monde, Stéphane Charpentier accomplit une œuvre au noir qui fait jaillir et exalte d’incandescentes clartés.

 

Dolores Marat

[La photographie] ça m’est venu du ventre.
Quand je fais une photo, je fais très vite, quand j’ai l’émotion, le plus souvent en marchant… Même si c’est interdit ou dangereux, comme dans certains quartiers de New York, je ne peux pas m’empêcher de la prendre. Je suis toujours très proche ; cela crée des relations. Ensuite, je souris de toutes mes dents et je dis merci.

On la destinait au métier de couturière, elle est devenue photographe. Ses tirages Fresson ont la douceur et la sensualité du velours et sa palette chromatique l’intemporalité des autochrome. Ses images tremblées, glanées à New York, Paris, en Syrie, en Espagne, ou même dans le métro, sont autant de fenêtres qui laissent celui qui regarde s’inventer des histoires. Elles sont propices à la rêverie et à la fiction. Elle sait les métamorphoses et opère des envoutements d’éléments quotidiens, qui pourraient être insignifiants, pour livrer des images qui semblent souvent prises entre chiens et loups et semblent échappées de quelque monde fantastique, hantées de présences spectrales. Il ne faudrait pas y voir un simple effet de séduction, mais bien au contraire la somme de ses émotions, intenses et fulgurantes, et sa capacité à retenir des instants suspendus, jamais décisifs, comme des apparitions fugaces qui passent sous nos yeux avant de s’évanouir.

Gabrielle Duplantier

Ses images frissonnantes et troublées sont un territoire qui donne matière au rêve et à la fiction. Ses portraits puissants et fragiles de femmes ou d’enfants peuvent se lire comme d’infinis paysages. Alors qu’elle photographie dans un périmètre proche de son Pays Basque natal ou du Portugal dont elle est originaire, dans son univers affleure souvent le sentiment du merveilleux, du fantastique. Comme si ses paysages aux lumières fabuleuses, ses personnages/apparitions étranges et fantomatiques, ses animaux mystérieux étaient échappés d’un livre de contes ou de quelque fable. Sa photographie résonne parfois, sans qu’elle soit jamais désuète ni lourde de références, de l’influence de la peinture comme de celle de la photographie et de la littérature victoriennes.
Ses photographies sont autant de dévoilements – pourtant dénués d’impudeur – : Gabrielle Duplantier est de ces photographes qui pénètrent ce qui se cache sous la surface, sous les apparences, comme si elle pouvait voir au-delà de la peau des êtres et des choses à travers les failles, les fêlures et les secrets.

Joan Fontcuberta, Histoires de sang

4.1.1

Toute photographie est une fiction qui se prétend véritable. En dépit de ce qui nous a été inculqué, la photographie ment toujours, elle ment par instinct, elle ment parce que sa nature ne lui permet pas de faire autre chose. […] La photographie agit comme le baiser de Judas : le faux attachement vendu pour trente deniers, un acte hypocrite et déloyal, qui cache une terrible trahison, en somme la délation de quelqu’un qui prétend incarner la vérité et la vie. La véracité de la photographie s’impose avec une candeur semblable. Mais ici aussi, derrière un sensation de certitude béate, se camouflent des mécanismes culturels et idéologiques qui affecteront nos visions du réel. Le signe innocent dissimule un artifice chargé d’intentions et d’histoire.

Joan Fontcuberta

Hémogrammes. Des gouttes de sang humain sont posées à même des plaques d’acétates, puis ces plaques sont utilisées comme négatifs. La lumière traverse la matière pour fixer l’image. Alors l’agrandissement est exposé.

Communion photographique. Le sang comme don eucharistique (les visiteurs de l’exposition sont invités à offrir leur sang, une infirmière est présente, les tirages portent les initiales du donneur et la date). La résurrection par le sang s’accomplit à travers la révélation photographique : le liquide organique, originel, permet la réalisation d’une image de contact (elle même image première, sans intermédiaire, directe). Alors s’opère une transsubstantiation du sang en image par la lumière.

Analyses sanguines. Le sang comme catalyseur de questionnement sur les vérités et les connaissances scientifiques. Derrière la certitude, quelle est la réelle omniscience, l’objectivité, la suprématie de l’analyse scientifique (maladies, cancer, Sida, empreintes génétiques, fichage ADN, identité) ?

Le sang comme empreinte fragmentaire, mais essentielle puisque première, du corps et de l’individu. Le sang du flux menstruel, de la vie, de la filiation, de la souffrance, de la mort, de la pureté virginale ou ethnique. Pourtant, ces images demeurent enfermées dans leur mutisme, rien n’est révélé. Elles font tache plus qu’elles ne font sens. Et finalement, elles nous amènent à nous interroger sur la vérité et l’objectivité de l’objet photographique.

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A lire (absolument) : Le baiser de Judas, Joan Fontcuberta, Actes Sud, Arles, 1996.

Baiser de Judas

Alisa Resnik

[…] j’ai compris que la photographe est ma langue préférée ; c’est la langue à travers laquelle je m’exprime le mieux. Je peux transmettre le vécu et le ressenti, sans avoir peur d’employer un mot ou une expression qui ne soit pas adéquate.

De cette errance à travers le monde entier, nous sommes à la recherche de moments que nous pourrions arrêter et transformer en vision, à la recherche d’une révélation, d’un miroir… toujours à la recherche d’un miroir…

La nuit est son territoire. Elle se livre à ses traversées nocturnes en couleurs, sans jamais que le jour, nulle part, ne se lève. Dans ses images d’une rare puissance, ses personnages, éclatants dans l’ombre, sont nimbés d’une lumière qui rappelle la peinture du Caravage. Et cette lumière ne dit ni l’espoir ni la rédemption. Elle éclaire des visions où tout semble sans cesse sur le fil vacillant du point de rupture ou de la blessure. Des bistrots, des rues désertes, des villes blafardes, des figures égarées, seules ou mêlées, marquées, fragiles et leurs chairs pâles. Avec une constante empathie, elle vient livrer des rencontres, des instants de communion, de grâce et d’émotion. Elle dit comme les entrailles de la nuit viennent révéler la beauté, la douleur et la fragilité.

Le site internet d’Alisa Resnik