Portfolio #7

Philippe Guionie m’a reçue pour la 7e de son émission Portfolio.

Il y est question (entre autres) de Julio Cortazar, Monika Macdonald, Juan Manuel Castro Prieto, Temps Zero, Martin Bogren, Marie Sordat, de Joan Fontcuberta, Israel Ariño, Ishiuchi Miyako et des femmes photographes, de beaucoup de photographie, d’amitiés et d’édition bien-sûr et même un peu de Leonard Cohen (et de chaussettes).

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Michel Vanden Eeckhoudt

[…] le besoin de consolation que connaît l’être humain est impossible à rassasier.
En ce qui me concerne, je traque la consolation comme le chasseur traque le gibier. Partout où je crois l’apercevoir dans la forêt, je tire. Souvent je n’atteins que le vide mais, une fois de temps en temps, une proie tombe à mes pieds. Et, comme je sais que la consolation ne dure que le temps d’un souffle de vent dans la cime d’un arbre, je me dépêche de m’emparer de ma victime.

Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

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L’humour est la politesse du désespoir.

Chris Marker

Il ne faudrait pas l’oublier. Ne pas oublier non plus que son œuvre ni tapageuse, ni démonstrative, dénuée de toute fatuité et de toute certitude, recèle des trésors de poésie et de délicatesse.

Funambule : Acrobate équilibriste exécutant des exercices de fildefériste sur un câble tendu à grande hauteur ; danseur de corde. (définition du Larousse).

Michel Vanden Eeckhoudt fut aussi funambule que photographe : pour saisir avec autant de finesse les fêlures, les dissonances, le dérisoire, il faut savoir prendre beaucoup de hauteur et reconnaître que l’on tient soi-même en équilibre sur un fil et comme le monde et ceux qui le peuplent sont tous un peu bancals, à la limite de la bascule.

Chez lui, l’omniprésence des photographies d’animaux, souvent en captivité, ne tient pas du répertoire zoologique. Ils sont les miroirs/métaphores de la condition et de l’enfermement des hommes. A ce titre, le photographe belge tient du fabuliste, il y du La Fontaine là-dessous, un humour manifeste et une porte laissée grande ouverte pour l’imagination et la subjectivité de celui qui regarde. Ici, le récit n’est pas au service d’une moralité : Michel Vanden Eeckhoudt ne donne pas de leçon, n’assène pas de vérités, il est plutôt glaneur de doutes.

L’humour est aussi difficile que rare en photographie. Celui de Michel Vanden Eeckhoudt, parfois un peu potache au premier abord, est souvent de l’ordre du grincement. Au rire que suscite le premier regard sur l’image, suit une mélancolie souvent douloureuse face aux incongruités du quotidien qu’il révèle. Le tragique côtoie la drôlerie, l’accablement côtoie l’espoir. On ne trouvera dans sa  photographie ni sarcasme, ni cynisme, ni cruauté : il ne s’amuse et ne nous amuse aux dépens de personne. Il se place sur un pied d’égalité avec ce qu’il photographie autant qu’avec celui qui regarde. Son sens de la dérision va de pair avec celui de l’autodérision.

Danseur de corde, donc, il nous entraîne avec lui, avec une grâce et une élégance rares, sur le fil de nos paradoxes, de nos inadaptations, de nos déraillements, et nous rappelle que nous pouvons trouver une consolation en toute chose.

Massacres, Magali Lambert

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Je chante Artémis au fuseau d’or, tumultueuse, vierge vénérable, qui perce les cerfs, qui se réjouit de ses flèches, soeur d’Apollon à l’épée d’or, qui, par les montagnes boisées et les sommets battus des vents, se charme par la chasse, tend son arc tout en or et lance des traits mortels.
Les cimes des hautes montagnes tremblent et la forêt sombre résonne de la clameur des bêtes fauves. Et la terre frémit, et la mer poissonneuse, tandis que la Déesse au coeur ferme, allant de tous côtés, détruit la race des bêtes féroces.
A Artémis, extrait des Hymnes Homériques, traduction de Leconte de Lisle (1868)


Ce matin, je suis partie en forêt surprendre les ombres et c’est la vie qui m’a trouvée. Incarnée dans le corps d’une biche, dans le corps d’un cerf, incarnée dans le mien, nous étions là, la biche, le cerf et moi, dans la forêt, silencieux.

Magali Lambert fait coexister le vivant et le mort, l’inerte et l’animé, la photographie et le dessin ou la sculpture. Démiurge d’hybridations improbables et poétiques, d’êtres, d’objet comme de pratiques artistiques, elle nous livre avec ses Massacres un étrange récit, entre fiction et autobiographie : la rencontre presque miraculeuse dans une clairière avec une biche et un cerf.

Son travail est souvent peuplé de créatures étranges, formes de cadavres exquis visuels, d’animaux empaillés, de vestiges de chasse. Elle joue des sortilèges, des proies et des prédateurs, de la plaie et du couteau. Il y a dans cet ensemble quelque chose de l’ordre du merveilleux, du conte de fées – qui suscite un envoûtement à la croisée du magique et de l’effroi, donc –. L’artiste qui se mue en conteuse nous plonge dans nos mythes d’enfance. Il était une fois… Le loup et le biche rôdent tout près, mais jamais elle n’évoque de chanson douce.

En gravant ses tirages (ce qui n’est pas sans rappeler les pratiques de certains photographes surréalistes, particulièrement les Transmutations de Brassaï, une série de gravures sur plaques photographiques), elle subvertit l’image par des lignes animales, elle crée et invoque des créatures hybrides qui sont autant de spectres et de monstres mythologiques.

Elle vient inscrire une légende nouvelle en transfigurant le réel, l’objet, l’image, la représentation comme l’improbable tête à tête. La figure d’Artémis ne peut manquer de surgir et d’incarner la photographe dans cette petite mythologie, elle dont la biche était à la fois la compagne et la proie.

Magali Lambert nous entraîne par-delà l’orée du bois, où les clairières sont peuplées de créatures prodigieuses et inquiétantes qui la scrutent en silence, aussi fascinées qu’elle par l’éblouissante rencontre.

Tamiko Nishimura, Shikishima, 1970-1971

Tamiko Nishimura
Shikishima, 1970-1971. © Tamiko Nishimura

Je crois que j’ai été attirée par ce qui se trouve au-delà de l’union du voyant et du vu, voulant donner forme à des choses qui se désagrègent juste après avoir été photographiées. Ou peut-être est-ce l’attrait ineffable pour l’invisible. Ce n’est que récemment, très faiblement, que ces choses me viennent à l’esprit.

Tamiko Nishimura

La poésie est peut-être ceci : une Atemwende, une renverse de notre souffle.

Paul Celan

Une voie ferrée déserte qui part (loin), un peu trouble. Un geste de la main suspendu pour toujours et un sourire esquissé dans le vent. Une plage où le sable étrange frémit dans la lumière tandis que la mer semble se retirer, presque immatérielle. Les trois photographies préférées de Tamiko Nishimura en 1971 (elle a 23 ans et publiera Shikishima, son premier livre, l’année suivante) composent ce triptyque.

Ici, il n’y a pas d’instant décisif, il n’y a que de l’indécision, de l’insaisissable à peine saisi, qui semble s’enfuir sous les doigts et sous les yeux.

Asahikawa, Hokkaidō, 1971. Empruntera-t-on la voie ferrée et sa promesse (ou son mensonge) d’un horizon toujours offert, d’un bout du monde infini, d’un au-delà ? Qu’y-a-t-il, là, devant ? Il faudra bien arriver à quelque chose, on ne sait pas bien à quoi, à quelqu’un ou au moins quelque part, alors pourquoi pas cette route, cet horizon-là ? Le regard hésite et pourtant scrute la ligne d’horizon et la perspective de celle, belle et courbe et déjà tracée par les rails, dont on ignore la destination. Un chemin ouvert vers un champ des possibles.

Tōhoku, Aomori, 1970. Le profil délicat, le regard au loin, captive de l’image, déjà elle s’échappe. Que regarde-t-elle dans le hors champs de l’image, qui échappe au cadre et à la photographe autant qu’à moi, scrute-elle au-delà de la voie ferrée ? Elle regarde ailleurs, elle est ailleurs. Comme une épiphanie, elle surgit douce, dans l’image. Les lèvres entrouvertes. Inspiration, expiration ou justement ce moment innommable entre les deux. Et le geste suspendu de la main, des doigts qui peut-être allaient vers les lèvres de la jeune femme, vers son souffle, et qui briseraient tout s’ils les touchaient.

Ishikawa, Hokuriku, 1970. La mer lointaine semble se retirer, se refuser, pour le moins se retenir, laissant deux lignes d’écume, à peine pénétrer dans la photographie. Elle laisse la place à la lumière qui semble saupoudrer le sable et la plage est comme un champ de neige. La plage répond à l’horizon métallique et ferroviaire, un autre ailleurs, un autre possible.

La poésie est peut-être ceci : une Atemwende, une renverse de notre souffle. Comme un poème photographique en trois vers. Adjonction de trois visions, où la perception et le temps se dissolvent. Ces moments, ces espaces intermédiaires où rien ne se passe, mais tout est contenu, là, dans les images qui pourrait advenir : calme plat et paisible, bourrasque ou tempête.

 

* Dans la colossale exposition La mirada de las cosas. Fotografía japonesa en torno a Provoke présentée au centre d’Art Bombas Gens de Valence (Espagne), parmi les tirages de Ikkō Narahara, Shōmei Tōmatsu, Eikoh Hosoe, Akira Satō ou encore Nobuyoshi Araki, ce triptyque composé de très beaux tirages argentiques d’environ 36 x 43 cm était la seule œuvre exposée (pièce unique d’ailleurs) de Tamiko Nishimura.

 

David Jiménez

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© David Jiménez

Dépourvue de toute intention descriptive ou narrative, les photographies de David Jiménez sont aussi insondables que vertigineuses.

Je les scrute et n’y trouve aucune trace de l’ici et maintenant : aucun détail du quotidien ne vient me donner d’indice, tout y est fragmentaire autant qu’originel (pierres, ciels, horizons…). Atemporelles, ses images pourraient être d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, qu’importe. Peut-être font-elles partie d’un monde qui n’existe pas encore ou n’a jamais existé ? Elles proviennent de réel, certes, mais n’y ont pas d’adhérence. Il y est plutôt question de la lumière s’abimant sur le monde, tantôt à la lisière de l’obscurité, tantôt dans le trouble de l’éblouissement.

Economie du visible. Ses images dépouillées souvent proches de l’abstraction jouent sur les limites de la perception. Elles sont liminales, se tenant en un équilibre fragile au seuil du perceptible, sur un fil insaisissable, qu’il s’agisse du visible, du tangible ou de l’intelligible.

Photographe funambule.

Pour David Jiménez, la photographique semble être un outil de recherche et de spéculation entre doute, vraisemblable et possible. Son œuvre est patiente, méditative, faite de sensations, de métaphores et de suggestions. Ses images sont comme des songes éveillés, des apparitions où l’on retient son souffle, un temps précieux et arrêté d’entre-deux, comme les battements d’ailes qui jalonnent souvent ses photographies.

Il joue savamment de l’entre-deux, de l’inframince, dans ses expositions ou ses livres, lorsqu’il construit un langage poétique en agençant ses photographies en diptyque ou en créant des associations, des constellations, des rencontres, des dialogues ouverts. C’est dans cet intervalle ténu entre les images que s’immisce la quête du sens et de la forme. Rien d’emphatique ou de retentissant, rien de didactique non plus : alors s’ouvre un passage vers un état perceptif singulier, une invitation à l’imaginaire où je trace ma propre route dans le champ des possibles d’un entrelacs de lectures/interprétations évasives que recèlent ces respirations entre les images.

Algirdas Šeškus, sans titre

© Algirdas Šeškus
© Algirdas Šeškus

Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n’existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j’ai vraiment cette impression d’être moi-même un lieu de passage. Et ce Journal est une tentative de dire l’extériorité pour exprimer l’intériorité. C’est un journal intime extérieur. Je crois très fortement que c’est dans les autres que l’on découvre des vérités sur soi.

Annie Ernaux, Journal du dehors

Ce n’est pas grand chose. Un homme entrevu à un coin de rue. Souvent, les photographies du lituanien Algirdas Šeškus ne sont à première vue pas grand chose. Elle s’écoulent dans un flot un peu morne et gris. Un air douceâtre de routine. Des moments quotidiens, des gens et des gestes ordinaires, saisis dans des images elles-mêmes imparfaites (on sent souvent le mauvais appareil ou le mauvais film). Là aucun événement, rien de remarquable, rien ne se noue ou se dénoue, des instants non décisifs en somme. Ici, un instant d’indécision d’ailleurs. Les vieilles voitures nous disent une époque soviétique et révolue qui pourrait nous faire glisser dans la nostalgie. Mais c’est l’homme qui suscite tout mon intérêt. Je l’ai souvent vu, ce passant, un peu ennuyé, un peu emprunté, qui ne sait pas quoi faire de son bouquet. La main glissée dans la poche dit celui qui veut se donner une posture, une nonchalance feinte. Mais il regarde les fleurs, perplexe et semble les interroger. Et comme pour ceux que parfois je croise, je me demande un peu amusée à qui est destiné le bouquet si encombrant et embarrassant, cette offrande, cet hommage rituel un peu absurde des fleurs bientôt mortes. Une femme aimée, une épouse, une mère, un premier rendez-vous ? Je me demande si Šeškus lui aussi l’a reconnu, cet homme au bouquet, s’il a souri lui aussi de son embarras. Si justement dans ces visions fugitives et touchantes, dans cette banalité et ces êtres un peu de guingois, il s’est reconnu autant que je nous reconnais.