Joan Fontcuberta, Histoires de sang

4.1.1

Toute photographie est une fiction qui se prétend véritable. En dépit de ce qui nous a été inculqué, la photographie ment toujours, elle ment par instinct, elle ment parce que sa nature ne lui permet pas de faire autre chose. […] La photographie agit comme le baiser de Judas : le faux attachement vendu pour trente deniers, un acte hypocrite et déloyal, qui cache une terrible trahison, en somme la délation de quelqu’un qui prétend incarner la vérité et la vie. La véracité de la photographie s’impose avec une candeur semblable. Mais ici aussi, derrière un sensation de certitude béate, se camouflent des mécanismes culturels et idéologiques qui affecteront nos visions du réel. Le signe innocent dissimule un artifice chargé d’intentions et d’histoire.

Joan Fontcuberta

Hémogrammes. Des gouttes de sang humain sont posées à même des plaques d’acétates, puis ces plaques sont utilisées comme négatifs. La lumière traverse la matière pour fixer l’image. Alors l’agrandissement est exposé.

Communion photographique. Le sang comme don eucharistique (les visiteurs de l’exposition sont invités à offrir leur sang, une infirmière est présente, les tirages portent les initiales du donneur et la date). La résurrection par le sang s’accomplit à travers la révélation photographique : le liquide organique, originel, permet la réalisation d’une image de contact (elle même image première, sans intermédiaire, directe). Alors s’opère une transsubstantiation du sang en image par la lumière.

Analyses sanguines. Le sang comme catalyseur de questionnement sur les vérités et les connaissances scientifiques. Derrière la certitude, quelle est la réelle omniscience, l’objectivité, la suprématie de l’analyse scientifique (maladies, cancer, Sida, empreintes génétiques, fichage ADN, identité) ?

Le sang comme empreinte fragmentaire, mais essentielle puisque première, du corps et de l’individu. Le sang du flux menstruel, de la vie, de la filiation, de la souffrance, de la mort, de la pureté virginale ou ethnique. Pourtant, ces images demeurent enfermées dans leur mutisme, rien n’est révélé. Elles font tache plus qu’elles ne font sens. Et finalement, elles nous amènent à nous interroger sur la vérité et l’objectivité de l’objet photographique.

hemogramme (1)

A lire (absolument) : Le baiser de Judas, Joan Fontcuberta, Actes Sud, Arles, 1996.

Baiser de Judas

Publié par

Caroline Benichou

Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder et je sais aussi que tout regard est entaché d'erreur, car c'est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie... Julio Cortazar, Las Babas del Diablo

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