Israel Ariño, La pesanteur du lieu

Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter ça, à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formes nouvelles, mais cela ne servirait à rien. Si l’on pouvait dire: je vîmes monter la lune; ou: j’ai mal au fond de nos yeux, ou, en particulier: toi, la femme blonde, étaient les nuages qui passent si vite devant mes tes ses notre votre leurs visages. Seulement voilà…
Julio Cortazar, Las babas del Diablo.

Israel Ariño a séjourné deux mois au domaine de Kerguéhennec en Bretagne lors d’une résidence d’artiste. Dans la région, on raconte qu’une ancienne maison, perdue dans le domaine, n’apparaît qu’à la nuit tombée. Il part à sa recherche et la nuit s’avère propice aux révélations et aux métamorphoses. Ses yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité et devinent d’autres dimensions, des densités et des temporalités nouvelles, aux limites de la rationalité.
L’ouvrage La pesanteur du lieu est une promenade nocturne, une déambulation onirique. Israel Ariño y livre une constellation de visions sensuelles et mentales, sentimentales peut-être. Ses photographies sombres et veloutées donnent corps à l’obscurité, invoquant et saisissant le surgissement des choses qui se manifestent dans la nuit, par-delà l’ordinaire, dans un ordre bouleversé du monde. Elles appartiennent à l’univers du merveilleux, comme un conte où le surnaturel se mêlerait à la réalité. Il était une fois… un sous-bois obscur, un cristal étrange, des antilopes figées en plein saut, un sein offert, une chouette ébahie, une maison aux fenêtres luisantes.
Si Israel Ariño est photographe, il est également éditeur. La conception de La pesanteur du lieu contribue à la perception des territoires intermédiaires qu’il explore. Sa couverture a la pâleur, la souplesse et la douceur du contact d’une peau. Il est imprimé sur un papier bible d’une extrême finesse. Chaque double page d’images est suivie d’une double page blanche qui laisse transparaître les images, dans un jeu continu de voiler/dévoiler, comme autant de couches sédimentaires qui se révèlent à mesure que l’on tourne les pages. L’agencement des photographies, sur un fil fictionnel, avance lentement au plus profond de la nuit et joue constamment entre pesanteur et apesanteur.
Le livre, imprégné d’un sentiment de mystère, ouvre un seuil perceptif aux découvertes, aux signes et aux apparitions, laissant le lecteur suspendu, sur le fil, sur le point incessant de sombrer dans l’hallucination.

Publié par

Caroline Benichou

Si tant est que je sache faire quelque chose, je crois que je sais regarder et je sais aussi que tout regard est entaché d'erreur, car c'est la démarche qui nous projette le plus hors de nous-mêmes, et sans la moindre garantie... Julio Cortazar, Las Babas del Diablo