Sabine Weiss, Athènes, 1958

Athènes, 1958.
© Sabine Weiss

On tend à penser la photographie comme un document ou comme une composition artistique ; les deux finalités se confondent parfois en une : le document est beau ou sa valeur esthétique contient une valeur historique ou culturelle. L’insolite se glisse parfois entre cette double proposition – ou intention – comme le chat saute sur une scène en pleine représentation, ou comme ce petit moineau qui, une fois, lorsque j’étais jeune, vola longuement au dessus de la tête de Yehudi Menuhin qui jouait Mozart dans un théâtre de Buenos Aires. (Après tout, ça n’était pas si insolite, Mozart est la preuve parfaite que l’homme peut faire alliance avec l’oiseau).

Il y a la recherche délibérée de l’exceptionnel, et il y a ce qui apparaît de façon inattendue et se révèle seulement quand la photo a été révélée. Peu importe la manière dont elles surviennent, et si une irruption involontaire est peut être la plus belle et la plus intense, il est aussi bon que le photographe-paratonnerre sorte dans la rue avec l’espoir de la trouver, toute provocation de forces qui ne peuvent être légiférées obtient parfois sa récompense, même si elle peut survenir comme une surprise ou même comme un effroi.

Julio Cortazar, extrait de Ventanas a lo insolito, in Papeles Inesperados, Editions Punto de Lectura, Madrid, 2010.

 

Le décor est posé dans sa géométrie parfaite. On devine le soleil de midi qui dessine des ombres nettes. Les pierres du mur qui se déploie comme un paravent répondent en miroir aux dalles du sol. Méticuleusement empilés, les pains des marchands sont rangés dans un ordre impeccable.

Ici, tout est dans le hors champ de la photographie.
Dans l’image, quatre hommes. Statiques. Les pieds campés au sol. Ils attendent. Celui du premier plan regarde à droite quelque chose que je ne peux pas voir. En dehors de l’image. Je ne peux m’empêcher de m’interroger : mais que regarde-t-il ? Pourquoi a-t-il tourné la tête ? Les trois autres regardent à gauche. Et ce qu’ils regardent m’échappe, puisque que ça n’est pas dans l’image. L’image qui ne vient ici que me donner une énigme. Qu’y a-t-il en dehors ? S’ils sont saisis dans l’image, c’est moi qui y suis enfermée, puisque je ne peux en sortir, que l’image me condamne par son cadre et me maintient captive. Elle reste mutique et ne me livre rien si ce n’est de savoir que tout est au dehors.

Maintenant, le chat saute sur la scène en pleine représentation.
La jeune fille qui surgit. Silhouette noire et furtive sans visage. Incursion du mouvement.
Elle court. Vers quoi court-elle ? Ou que fuit-elle ? Aucun des hommes ne la regarde, et je ne regarde qu’elle puisque ce n’est finalement qu’elle qui me donne à voir quelque chose du hors champs de l’image en faisant irruption. Mais d’ailleurs la photographe l’a-t-elle vue au moment de la photographie ? Inexorablement statique et en perpétuelle course, parmi les quatre hommes dont les regards vont vers ce que je ne saurai jamais, elle me maintient dans une interminable attente.
Et bien plus qu’elle, je suis captive/captivée dans l’image tandis que le monde, hors du cadre, continue de palpiter.

Israel Ariño, La pesanteur du lieu

Personne ne saura jamais comment il faudrait raconter ça, à la première ou à la deuxième personne du singulier, ou à la troisième du pluriel, ou en inventant au fur et à mesure des formes nouvelles, mais cela ne servirait à rien. Si l’on pouvait dire: je vîmes monter la lune; ou: j’ai mal au fond de nos yeux, ou, en particulier: toi, la femme blonde, étaient les nuages qui passent si vite devant mes tes ses notre votre leurs visages. Seulement voilà…
Julio Cortazar, Las babas del Diablo.

Israel Ariño a séjourné deux mois au domaine de Kerguéhennec en Bretagne lors d’une résidence d’artiste. Dans la région, on raconte qu’une ancienne maison, perdue dans le domaine, n’apparaît qu’à la nuit tombée. Il part à sa recherche et la nuit s’avère propice aux révélations et aux métamorphoses. Ses yeux s’habituent peu à peu à l’obscurité et devinent d’autres dimensions, des densités et des temporalités nouvelles, aux limites de la rationalité.
L’ouvrage La pesanteur du lieu est une promenade nocturne, une déambulation onirique. Israel Ariño y livre une constellation de visions sensuelles et mentales, sentimentales peut-être. Ses photographies sombres et veloutées donnent corps à l’obscurité, invoquant et saisissant le surgissement des choses qui se manifestent dans la nuit, par-delà l’ordinaire, dans un ordre bouleversé du monde. Elles appartiennent à l’univers du merveilleux, comme un conte où le surnaturel se mêlerait à la réalité. Il était une fois… un sous-bois obscur, un cristal étrange, des antilopes figées en plein saut, un sein offert, une chouette ébahie, une maison aux fenêtres luisantes.
Si Israel Ariño est photographe, il est également éditeur. La conception de La pesanteur du lieu contribue à la perception des territoires intermédiaires qu’il explore. Sa couverture a la pâleur, la souplesse et la douceur du contact d’une peau. Il est imprimé sur un papier bible d’une extrême finesse. Chaque double page d’images est suivie d’une double page blanche qui laisse transparaître les images, dans un jeu continu de voiler/dévoiler, comme autant de couches sédimentaires qui se révèlent à mesure que l’on tourne les pages. L’agencement des photographies, sur un fil fictionnel, avance lentement au plus profond de la nuit et joue constamment entre pesanteur et apesanteur.
Le livre, imprégné d’un sentiment de mystère, ouvre un seuil perceptif aux découvertes, aux signes et aux apparitions, laissant le lecteur suspendu, sur le fil, sur le point incessant de sombrer dans l’hallucination.

Man Ray, Rayogramme, 1922

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© Man Ray

Ven a dormir conmigo: no haremos el amor, él nos hará.
Julio Cortazar

Man Ray définissait ainsi le rayogramme : « Photographie obtenue par simple interposition de l’objet entre le papier sensible et la source lumineuse. Saisies aux moments d’un détachement visuel, pendant des périodes de contact émotionnel, ces images sont les oxydations de résidus, fixés par la lumière et la chimie, des organismes vivants. »
Celui-ci fut obtenu précisément au moment d’un détachement visuel, pendant une période de contact émotionnel : un baiser (vraisemblablement) de Man Ray et Kiki de Montparnasse. Reste cette image, résidu, fixé par la lumière et la chimie, des organismes vivants…