Algirdas Šeškus, sans titre

© Algirdas Šeškus
© Algirdas Šeškus

Quand je suis au dehors, ma personne est néantisée. Je n’existe pas. Je suis traversée par les gens et leur existence, j’ai vraiment cette impression d’être moi-même un lieu de passage. Et ce Journal est une tentative de dire l’extériorité pour exprimer l’intériorité. C’est un journal intime extérieur. Je crois très fortement que c’est dans les autres que l’on découvre des vérités sur soi.

Annie Ernaux, Journal du dehors

Ce n’est pas grand chose. Un homme entrevu à un coin de rue. Souvent, les photographies du lituanien Algirdas Šeškus ne sont à première vue pas grand chose. Elle s’écoulent dans un flot un peu morne et gris. Un air douceâtre de routine. Des moments quotidiens, des gens et des gestes ordinaires, saisis dans des images elles-mêmes imparfaites (on sent souvent le mauvais appareil ou le mauvais film). Là aucun événement, rien de remarquable, rien ne se noue ou se dénoue, des instants non décisifs en somme. Ici, un instant d’indécision d’ailleurs. Les vieilles voitures nous disent une époque soviétique et révolue qui pourrait nous faire glisser dans la nostalgie. Mais c’est l’homme qui suscite tout mon intérêt. Je l’ai souvent vu, ce passant, un peu ennuyé, un peu emprunté, qui ne sait pas quoi faire de son bouquet. La main glissée dans la poche dit celui qui veut se donner une posture, une nonchalance feinte. Mais il regarde les fleurs, perplexe et semble les interroger. Et comme pour ceux que parfois je croise, je me demande un peu amusée à qui est destiné le bouquet si encombrant et embarrassant, cette offrande, cet hommage rituel un peu absurde des fleurs bientôt mortes. Une femme aimée, une épouse, une mère, un premier rendez-vous ? Je me demande si Šeškus lui aussi l’a reconnu, cet homme au bouquet, s’il a souri lui aussi de son embarras. Si justement dans ces visions fugitives et touchantes, dans cette banalité et ces êtres un peu de guingois, il s’est reconnu autant que je nous reconnais.