Ed van der Elsken, Love on the Left Bank

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© Ed van der Elsken

Ed van der Elsken s’installe à Paris au début des années 1950 et fréquente un groupe de jeunes gens bohèmes et désœuvrés, poètes dissolus, artistes rebelles, qui peuplent les cafés de Saint-Germain-des-Prés. Alcools, cigarettes, drogues mêlés, de bars en clubs de jazz, de baisers en étreintes, il les suit et les photographie, dans la nuit ou au petit matin. Ici, le Paris de l’après-guerre semble aussi sombre, majestueux et las que les protagonistes de ses photographies. Nous ne sommes pas seulement sur la rive gauche, mais bien sur un autre rivage où tous viennent échouer ou accoster. Ses images sont autant de snapshots au grain épais, à la noirceur profonde, à la sensualité lourde, qui viennent tisser une chronique tout à la fois de l’ennui et de la frénésie, récit/journal intime de la vie dissolue de cette jeunesse vagabonde et désenchantée à laquelle il se mêle.

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© Ed van der Elsken

Au centre, une femme d’une beauté vénéneuse, aux yeux de faon, d’une incroyable liberté, habite les images de façon obsessionnelle et lancinante. Dans un incessant mouvement de flux-reflux, elle semble à la fois le point d’ancrage et de convergence des images, du photographe comme des acteurs de cette série, où transpirent le désir qu’elle suscite et le mystère qu’elle exhale. Quand il rencontre Edward Steichen (alors conservateur du MOMA de New York) en 1953, la série n’a pas encore une forme aboutie. Celui-ci lui suggère d’en faire un livre. Ce livre, qui deviendra mythique, sera Love on the Left Bank (1956), qu’il construira comme un récit fictionnel et quasi-cinématographique, un roman-photo en somme, dont il écrit le texte, relatant les amours contrariées d’un jeune homme nommé Manuel (le narrateur) pour l’entê- tante et énigmatique Ann. Cependant, ce groupe de jeunes gens anticonformistes était bien réel et la série montre la naissance au lendemain de la guerre, dans le Paris existentialiste de Beauvoir et de Sartre, des mouvements de la jeunesse contestataire et insoumise en Europe. Ils ont bien hanté le Café Moineau de la rue du Four : Ann, c’est Vali Myers, figure flamboyante à la chevelure rouge, bohème légendaire, artiste australienne exilée à Paris, proche de Cocteau et de Genet, qui sera plus tard une muse pour Patti Smith. Parmi les jeunes gens, Jean-Michel (Mension) est un membre du mouvement d’avant-garde « l’internationale lettriste » (berceau de « l’internationale situationniste »). On dit que Guy Debord apparaîtrait de dos sur l’une des images ; il illustrera d’ailleurs ses mémoires avec des photographies d’Ed van der Elsken.

Capture d_écran 2018-05-10 à 17.41.26A sa parution, Love on the Left Bank reçut un accueil très mitigé. Sa vision sombre de la jeunesse suscita de vives critiques, mais son caractère précurseur consacra Ed van der Elsken. L’ouvrage demeure aujourd’hui une œuvre majeure de l’histoire de la photographie. A l’instar de Robert Frank (avec Les Américains en 1958) ou de William Klein (avec New York en 1956) sur le continent américain, Ed van der Elsken (comme son compatriote Johan van der Keuken avec Wij zijn 17 en 1955), bouleverse, en Europe, les perspectives de la photographie documentaire humaniste de ses contemporains en orientant son travail dans une démarche qui interroge le processus photographique comme l’expérience existentielle qu’il engage. Sur le mode d’une écriture photographique personnelle et intuitive, qui semble presque automatique, leurs images, spontanées, informelles et abruptes, viennent rompre avec le principe de « l’instant décisif ». Bousculant les conventions du documentaire, la série Love on the Left Bank est remarquablement novatrice par sa conception, car elle mêle tout à la fois le reportage par l’accumulation des instantanés pris sur le vif et l’œuvre de création par la mise en place d’une structure narrative et l’expression subjective de l’auteur. La série oscille continuellement entre fiction et journal intime. Ainsi, chaque image fascine autant pour elle-même que pour le flux séquentiel dans lequel elle s’inscrit. Les photographies de van der Elsken palpitent de la force de l’intime, et l’intensité de la présence au monde du photographe comme de ses sujets déborde et vient submerger celui qui les regarde. Par les cadrages très serrés des portraits, les jeux de miroirs et de doubles, l’éclairage artificiel et l’atmosphère enfumée, la densité du noir et la nervosité des instantanés, la plasticité des images entre en parfaite cohérence avec la captation d’un climat fébrile et languide et l’esprit d’avant-garde de cette jeunesse du Paris d’après-guerre.