Orphelinat d’Ungureni, Jean-Louis Courtinat

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© Jean-Louis Courtinat

La première chose, c’est son ventre.

Je ne peux pas me l’expliquer. Ca pourrait être ses mains trop grandes qui battent l’air ou sa bouche béante. Ca pourrait être la lumière, ce soleil bas de fin du jour qui coule et se brise sur le mur. L’ombre inquiétante tapie derrière lui. Ou la mince cage formée par le maillage du rideau et son ombre qui l’enferment entre la fenêtre et le mur.

Mais la première chose, c’est son ventre cyclopéen. Un œil unique – puisqu’il n’a pas de regard. Pas vraiment son ventre, donc, mais son nombril. Cette cicatrice originelle, celle qui atteste que chacun de nous a été attaché, charnellement, à sa mère. Que chacun de nous n’est pas venu au monde seul. Ce point d’ancrage et de rupture.

Peut-être que son nombril, unique indice de sa filiation, attire à ce point mon attention parce que je sais qu’il est orphelin. Plus précisément, je sais que celle qui l’a porté et mis au monde l’a abandonné. Après la gestation – unique moment de vie sans véritable solitude de celui à naître et de celle qui le porte -, et la venue au monde, rien. Rien pour le consoler de la douloureuse séparation de la naissance, du passage brutal de la protection de la matrice au monde immense. Dans les orphelinats roumains, les enfants développent souvent de lourdes pathologies intellectuelles, physiques ou mentales. Il ne s’agit pas uniquement de la privation d’affection maternelle. Il s’agit du dénuement absolu, de l’absence de contact, de paroles, de soins dont ils sont victimes. L’image nous dit : il a perdu la raison. C’est presque un homme, mais cette solitude première et la longue succession de manques, d’enfermements, de mauvais traitements le condamnent à la folie.

 

Paru in Tout seul, Delpire, 2009