Mrs. Merryman’s Collection

Le livre est d’un format plutôt généreux (27 x 24 cm), relié, rembordé d’un papier crème offset légèrement texturé, au toucher plutôt velouté. 

Sur la première de couverture, une photographie horizontale, presque panoramique, aux coins arrondis et un peu usée semble posée (elle est imprimée). 

Rien d’autre.

Elle représente une chose énigmatique, que je ne sais pas identifier. Pas tout à fait un demi-globe. Peut-être est-ce près de l’eau ? Ce pourrait être la peau d’un fruit, une pierre à la forme lisse mais à la surface criblée de minuscules trous ou encore une galette de sarrasin ? 
Le dos du livre porte l’inscription : Mrs. Merryman’s collection en lettres fines et rouges, pas très alignées, chaque lettre rappelle une note de musique sur une portée invisible, un peu comme si l’on avait soufflé sur des pâtes alphabet. 
Pas de nom d’auteur ni d’éditeur, ni même un logo.
En quatrième de couverture, rien. 
La couleur de la tranchefile s’accorde à celle de l’inscription.

Ce livre se présente comme une énigme, mais très douce. 

Les pages de garde reprennent le rouge du titre.
Ensuite figure le titre, toujours sans mention d’auteur ni d’éditeur.
Puis « About my grand mother’s collection ». Sur trois doubles pages, quelques lignes qui semblent disposées au hasard nous racontent à la première personne que la grand-mère de l’auteur, Anne Marie Merryman, une anglaise née en 1920 et maintenant décédée, lui a légué deux choses : une collection de cartes postales et son nom de famille. Ces quelques lignes évoquent une confidence plus qu’une explication. Sans jamais l’avoir connue, l’auteur (on apprend à la signature du texte qu’elle se nomme Anne Sophie Merryman) confie qu’elle a souvent cherché à comprendre qui était cette grand-mère en contemplant sa collection de cartes postales. Elle ne les aurait pas achetées lors de voyages, pas plus qu’elle ne les aurait reçues, mais elle les aurait chinées, choisies pour les images étranges qu’elles représentent. La collection dessine donc une forme de portrait en creux de cette inconnue, et l’autrice nous invite à l’imaginer avec elle.

Le livre est très épuré. S’ensuivent des pages qui, tel un album d’inventaire, présentent la collection. Une page reproduit le recto de la carte postale (chacune d’elle est une photographie en noir et blanc, un peu passée, un peu sépia, parfois colorisée). Quand on tourne la page, on découvre le verso. De la même façon que sur la couverture, les cartes postales semblent posées sur le papier crème, reproduites à leur format réel. Elles portent parfois le cachet des services postaux, quelques lignes manuscrites, un nom, un timbre, une adresse.
Les photographies de cette collection sont déroutantes, très éloignées de souvenirs de vacances ou de voyages ou même de curiosités anciennes et farfelues dénichées chez quelque brocanteur. Une foule de macaques, un poulet cru gisant dans un plat, une chaise en lévitation, des œufs, quelques mains, des quasi-abstractions.
Le tout compose un ensemble étrange et poétique, portant à la rêverie, à se raconter des histoires à partir des images et des quelques indices laissés sur les cartes postales et à imaginer la curieuse vie d’Anne Marie, voyageuse immobile rassemblant cette collection inattendue.

Tout ceci est-il bien réel ? Est-ce une vraie collection ? Qui sont ces dames Merryman ? Le livre joue sur la puissance évocatrice, sur le pouvoir de vérité de la photographie, mais aussi sur notre désir de croire, de rêver et notre nostalgie devant des images apparemment anciennes. A bien y regarder, tout est déconcertant, et forcément donc un peu jubilatoire. L’effet de réel des photographies nous saisit, et nous nous prenons au jeu de cette multitudes d’histoires entremêlées, devenant complices de ce qui semble bien être une mystification.

Si l’on cherche plus d’informations sur cet ouvrage, on apprend que le nom de l’autrice de ce livre est Miki Soejima, une photographe japonaise. Il n’est visible nulle part dans l’ouvrage. Elle a réalisé toutes les photographies (et la filiation avec Masao Yamamoto surgit) et inventé ce livre, ce récit, cette fiction. Elle a été la lauréate du First Book Award 2012, décerné par le National Media Museum et MACK pour soutenir la publication d’un ouvrage d’un photographe inédit.
Elle dit « Je m’intéresse à la photographie parce que c’est un médium qui entretient une relation particulière avec la réalité. En photographie, on découpe toujours une scène – des éléments ou des fragments de la réalité ; et les photographies ont un effet très particulier, car elles jouent avec la véracité. Elles peuvent servir de preuves, mais en même temps, elles peuvent être utilisées comme un outil de persuasion. L’auteur des photographies et/ou l’auteur qui raconte l’histoire autour des photographies (parfois ce sont les mêmes personnes, parfois ce sont des personnes distinctes) a souvent une présence très dominante, influençant son public… Je voulais que le public regarde ces images sans la présence d’un auteur, j’ai donc décidé de me retirer de l’œuvre et de la rendre anonyme. »

A la fin de l’ouvrage, les deux dernières pages sont cousues ensemble par un carré de fils rouges. Il est écrit « For my grandmother ».
On dit que l’énigme est révélée entre ces pages.

Préférant rester complice du stratagème et continuer à m’inventer des histoires, je ne les ai jamais décousues.

Mrs. Merryman’s collection
ISBN: 978-1-907946-25-7
Mack, 2012