Marc Riboud

Pour celui qui le connaît, il est une chose dont on ne peut douter : il y a, à l’évidence, chez Marc Riboud, comme rarement chez d’autres photographes, une profonde cohérence entre l’œuvre, la forme, le fond et l’homme.
Je n’oublierai jamais la première fois que nous nous sommes rencontrés. J’ai vu s’avancer vers moi un homme d’âge mûr, dont l’allure un peu insouciante et le pas enjoué trahissaient l’éternel jeune homme qu’il a toujours été. L’œil qui frise et le sourire espiègle. Si je connaissais son œuvre, je ne savais pas alors quel était son visage, et pourtant j’ai immédiatement compris qu’il était Marc Riboud.
Nous avons travaillé parfois, nous avons bavardé, souvent. Il venait, en visite improvisée, s’asseyait en face de moi, et jamais ne parlait de lui. Car Marc Riboud est un homme discret et modeste. Généreux, il m’a fait partager son amour de la culture, des voyages, des rencontres et des hommes.

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Paris, 1953 ©Marc Riboud
Qui est Marc Riboud ?
Avant tout, il faut bien le dire, Marc Riboud est un mauvais élève. 
C’est grâce à sa merveilleuse photographie du peintre de la Tour Eiffel en 1953, qui paraîtra la même année dans le magazine Life, qu’il intègre l’agence Magnum, parrainé par Robert Capa. Magnum est une prestigieuse agence coopérative de photoreportage créée en 1947 à Paris et qui rassemble alors parmi les plus grands noms de la photographie : Robert Capa donc, mais également David Seymour, Henri Cartier-Bresson et George Rodger. L’agence participe à l’âge d’or du photojournalisme et de la presse de reportage qui suit l’après-guerre. Marc Riboud, pourtant, n’est pas à proprement parler un photoreporter. Car lorsqu’il sillonne le monde, c’est sur le mode de la flânerie. Aussi, lorsqu’il part pour son premier reportage et envoie ses images à l’agence, Henri Cartier-Bresson lui reproche d’être dissipé, de ne pas savoir se consacrer entièrement à une histoire.
Grand bien lui en a pris. Photographe indiscipliné, peut-être, il est un travailleur intuitif, insoumis aux obligations. Il fait, comme il aime à le dire, « l’école buissonnière ». Marc Riboud est un mauvais élève donc, et du fond de la classe, alors que tous regardent dans une même direction, lui sait regarder par la fenêtre. Epris de liberté, il regarde le monde avec un étonnement renouvelé, et plutôt que de se focaliser sur l’évènement, il sort des sentiers battus, prend des notes de voyage, prend son temps, avec une insatiable curiosité. Cependant, il ne faut pas se fier à cette apparente désinvolture. Si Marc Riboud n’est pas un donneur de leçons, il est un prodigieux « donneur à voir ».
Car Marc Riboud est un révélateur du monde, de ce qu’il trouve à sa porte (à Paris, sa ville, ou au sein même de son foyer, comme cette délicate photographie de sa fille Clémence, prise dans l’abandon et la lourdeur du sommeil de l’enfance), comme de ce qu’il trouve au plus loin.
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Chine, 1957 © Marc Riboud

Il a rêvé d’aventures, enfant, à la lecture du journal de son père, rédigé lors d’un tour du monde en 1910. Et son activité de photographe l’a mené à de nombreux voyages, vers l’Orient, surtout. On pourrait faire sien ce proverbe gitan qui dit que ce n’est pas la destination, mais la route qui compte. Il part pour l’Inde en 1955, son voyage dure six mois, son séjour plus d’une année. Il se rend ensuite en Chine en 1957, il est l’un des premiers photographes occidentaux autorisé à pénétrer dans le pays de Mao, il y retournera à de nombreuses reprises, durant plus de trente ans. Marc Riboud est fidèle à ses émerveillements. « Les lieux sont comme des amis, j’ai envie de les retrouver, de savoir ce qu’ils deviennent », dit-il. On pourrait penser que la masse des images rassemblées sur une si longue période et lors d’autant de voyages se fait forcément fragmentaire, qu’elles sont autant de petites histoires disparates. Or, à bien y regarder, il est toujours au-delà de l’anecdote : dans une profonde cohérence du regard. Au travers du quotidien, il s’est fait le chroniqueur des mutations politiques, sociales ou culturelles du pays. Autre exemple : lors de son voyage au Japon en 1958, son œil aiguisé relèvera les contrastes, à nouveau, des profonds changements qui s’opèrent dans le pays après Hiroshima. Ainsi, il y a d’abord la séduction immédiate des images des femmes japonaises, puis soudain surgit la rencontre d’un art de vivre séculaire qui vient se heurter aux mœurs occidentales.

Sa vie durant, il sillonnera l’Angleterre, l’Afghanistan, l’Algérie, Cuba, le Vietnam… Partout, son regard fervent se pose. Nulle fébrilité pour le scoop ou pour l’actualité. Son rapport au monde est d’un autre ordre : celui de la connivence. Aucun effet, aucune violence, pas de choc des photos. Là où les photographes de reportage semblent accumuler la masse des infamies, du sordide, de l’obscène, de la brutalité, du chaos en somme, Marc Riboud, voyageur au long cours, regarde par la fenêtre, s’approche. Il voit le monde et puis le monde encore, et alors il fait lien, des accords comme des dissonances.
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Washington, 1967 © Marc Riboud
Marc Riboud est-il pour autant désinvolte ? Bien au contraire, Marc Riboud est un homme engagé.
N’oublions pas que jeune homme il entra dans la Résistance, prenant le maquis dans le Vercors. Et il n’a eu de cesse de s’engager. S’il avoue son peu d’attrait pour le scoop, il eut, parfois, une véritable passion pour l’actualité. Comme en témoignent ses photographies de la révolte étudiante à Paris en mai 1968, de la décolonisation de l’Afrique Noire dans les années 1960, de la révolution iranienne en 1979, de l’indépendance de l’Algérie en 1962… Ne dira-t-il pas lors d’un débat à la télévision algérienne : « Un pays ne peut être moderne et avancer qu’en reconnaissant la libération des femmes et des filles » ? Son engagement parmi les hommes est constant. Car dans les photographies de Marc Riboud, s’il y a un sentiment prégnant qui affleure sans cesse, c’est bien celui de la fraternité. S’il ne montre pas toujours les violences, s’il n’est pas acquis à la cause du sensationnalisme, il sait révéler autrement les contradictions du monde. Sa photographie la plus célèbre peut-être, celle qui est très souvent utilisée pour illustrer la cause des défenseurs de la paix, en est la quintessence même : « Washington, marche pour la Paix, 1967 », aussi très souvent appelée « la fille à la fleur ». Une manifestation d’étudiants opposés à la guerre du Vietnam qui osent investir le Pentagone. Marc Riboud est là. Il photographie. L’image, la voici : une fille (on sait d’elle qu’elle s’appelle JanRose Kasmir, mais qu’importe, elle incarne ici une jeunesse courageuse, engagée, insurgée, doucement insolente) qui tend une fleur à une rangée de soldats casqués, armés, hostiles, hérissée de baïonnettes. On retient son souffle devant cette improbable rencontre. Sidération des soldats face à la détermination paisible de la jeune femme. L’absurdité de leur attitude belliqueuse devient soudain manifeste. C’est là une grande part du talent de Marc Riboud : donner à voir avec subtilité, ne jamais être dans le premier degré de la démonstration facile. Et savoir regarder l’autre, avec empathie. Car où qu’il soit, Marc Riboud est du côté des hommes. Lorsqu’il est le témoin d’un massacre dans un stade au Bangladesh, au lieu de photographier, ne court-il pas chercher de l’aide pour stopper le carnage ?
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Chine, 1970 © Marc Riboud
Car chez Marc Riboud, ce qui prime, c’est l’autre, la rencontre. Une grande humanité transparaît à travers toute son œuvre. L’autre qu’il aborde avec respect et pudeur. L’autre qu’il découvre et reconnaît, et qu’il épargne aussi. Il est un remarquable portraitiste, en ce qu’il sait saisir, avec une joyeuse audace, l’autre dans sa spontanéité, qu’il s’agisse d’une célébrité ou d’un anonyme. Ainsi sait-il subtilement relever la bonhommie placide et le ventre gras d’un Churchill, l’éclat de rire d’une belle actrice italienne qui oublie soudain la pose, l’expression de fauve mécontent sur le visage de Fidel Castro. Il sait aussi deviner le regard profondément rêveur d’une passagère dans un train chinois, la mélancolie d’un jeune garde à Pékin, la noblesse et la grâce d’une femme nigérienne.
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Algérie, 1962 © Marc Riboud

Beaucoup de femmes dans ses images, d’ailleurs. Evidemment. Il parle souvent du « plaisir de l’œil » qu’est la photographie, il aime à reprendre cette phrase de Walker Evans qui veut que le photographe soit un « joyeux sensuel ». Et Marc Riboud l’est, sans conteste, dans son rapport au monde, à la nature, et bien sûr à la beauté des femmes. Mais ne faut-il y voir qu’un simple attrait de séduction ? Il semble que dans les images de Marc Riboud, les femmes portent le monde, qu’elles soient cette jeune mère indienne qui donne le sein à son enfant, ces  Algériennes voilées aux regards déterminés qui se rendent au bureau de vote, cette autre, victorieuse, qui laisse exploser sa joie de l’indépendance enfin gagnée par la fenêtre d’une voiture, ou encore cette manifestante, le bras levé au dessus de la foule de Mai 68.

Un rapport privilégié aux femmes, mais aux enfants également. Sous la forme le plus souvent d’une joyeuse complicité.
Complicité, pourquoi ? Parce qu’il a su conserver une part d’enfance, dans son émerveillement face au monde, sur lequel il pose un regard toujours neuf. Depuis plus de soixante ans, Marc Riboud le considère avec un œil inchangé, vif, curieux, d’éternel jeune homme. Tour à tour tendre, indigné, mélancolique ou amusé, dépourvu de cynisme, d’arrogance, d’artifice ou d’affectation. Toujours enthousiaste. D’ailleurs, ses images parlent aux enfants. Il a récemment publié deux ouvrages qui leur sont destinés, I comme Image et 1. 2.. 3… image, inspirés par son épouse Catherine Chaine. Et les enfants plongent immédiatement dans l’œuvre du photographe. Non pas parce qu’elle est facile – ce sont des regardeurs intraitables –, mais parce qu’elle est vivante, expressive, contagieuse parce qu’accessible. Comme eux, il cherche ce qu’il ne connaît pas encore, exempt d’a priori, découvre sans cesse le monde et la vie, les invente, les dessine, en révèle la beauté là où sans son regard elle était insoupçonnable, s’émerveille de la grâce d’un geste, de la lumière d’un regard, s’amuse avec espièglerie d’un détail que lui seul sait deviner.
Marc Riboud nous parle avec les images. Il reconnaît être un grand timide. Mais que ne nous donne-t-il pas en partage aux travers des milliers de photographies qu’il a rassemblées sa vie durant ! Combien de rencontres a-t-il faites au travers de l’objectif ? Alors que pour nombre de photographes l’appareil est une façon de se mettre à distance avec le monde et l’autre, avec toutes les émotions qu’ils suscitent. Pour Marc Riboud, bien au contraire, c’est son appareil photo qui lui donne l’audace d’aller vers l’autre, qui lui fait surmonter sa timidité première, ses appréhensions, pour laisser libre court à son enthousiasme, sa curiosité, sa générosité, et devenir complice des autres et du monde, pour donner à voir, à penser, à rêver…
Qui est Marc Riboud ? 
Attardons-nous sur une dernière image, la photographie « fondatrice », celle qui lui ouvrit les portes du succès et de l’agence Magnum et fit de lui le photoreporter qu’il n’est jamais devenu… Le peintre de la Tour Eiffel. Saisi dans un instant de grâce et de liberté, le peintre-acrobate dont l’étonnante légèreté contraste avec l’énorme pesanteur géométrique du monument parisien, dans un invraisemblable équilibre (il se retient à peine d’une main), en suspens, défiant les règles de l’apesanteur et du vertige, avec un peu d’irrévérence pour l’imposante dame de fer, le regard au loin. Tout autour de lui, la ville s’offre, à perte de vue. Peut-être Marc Riboud s’est-il reconnu dans cet élan de liberté. Aujourd’hui encore, face à son œuvre et son parcours qui n’auront jamais rien eu de conventionnel, c’est toujours là que nous le reconnaissons.
Texte publié dans le catalogue de l’exposition rétrospective consacrée à Marc Riboud présentée à Séoul en 2012.