Martine Franck, Tory Island, 1995.

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© Martine Franck

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel.
Montaigne, Les Essais, livre Ier, chapitre XXVIII, « De l’amitié ».

A n’en pas douter, c’est dimanche. Les robes sont trop jolies pour qu’il en soit autrement. Et elles ont filé à l’anglaise, les deux complices, fuyant d’ennuyeuses activités d’adultes et de dimanche.
Qu’importent les yeux courroucés des mères qui ont patiemment repassé les robes et soigneusement coiffé les cheveux. Le temps de l’insoumission est venu. Au diable les chaussures, le sable est chaud et délicieusement chatouilleux, il croustille sous la plante des pieds. Le vent du large fouette le visage. L’appel de la mer, inévitablement. Alors, elles ont couru, et là, le mur soudain interdisant l’accès à la plage. Un obstacle ? « Chiche, on saute ? » Elles se sont donné la main, parfaitement confiantes l’une en l’autre, et dans un moment d’exultation partagée, à corps perdu, elles ont sauté.
Je ne connais pas d’image qui dise mieux l’amitié, confiance absolue, impulsion spontanée, dégagement des contraintes, partage et don de soi, face à face et face au monde. Je m’attends à l’objection « ce sont des enfants ». Mais rien n’est plus léger, ni plus grave, ni plus désintéressé et inconditionnel qu’une amitié d’enfance.