Narcisse

Narcisse
Félix-Jacques Moulin, vers 1850, daguerréotype stéréoscopique coloré
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Anon., Jeune Maiko, sans date / Edward Steichen, Anna May Wong, 1930 © Steichen Estate

Mais tandis qu’il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l’onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l’ombre qu’il aime […] Insensé ! pourquoi suivre ainsi cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n’est point. Eloigne-toi, et tu verras s’évanouir le fantastique objet de ton amour. L’image qui s’offre à tes regards n’est que ton ombre réfléchie ; elle n’a rien de réel ; elle vient et demeure avec toi ; elle disparaîtrait si tu pouvais toi-même t’éloigner de ces lieux. […] « L’objet que j’aime est près de moi ; je le vois, il me plaît ; et, tant est grande l’erreur qui me séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et pour irriter ma peine, ce n’est ni l’immense océan qui nous sépare ; ce ne sont ni des pays lointains, ni des montagnes escarpées, ni des murs élevés, ni de fortes barrières : une onde faible et légère est entre lui et moi ! lui-même il semble répondre à mes désirs. Si j’imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près de l’atteindre ; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur des amants. […] Si je te tends les bras, tu me tends les tiens ; tu ris si je ris ; tu pleures si je pleure ; tes signes répètent les miens ; et si j’en puis juger par le mouvement de tes lèvres, tu réponds à mes discours par des accents qui ne frappent point mon oreille attentive. Mais où m’égarai-je? je suis en toi, je le sens : mon image ne peut plus m’abuser ; je brûle pour moi-même, et j’excite le feu qui me dévore. Que dois-je faire ? faut-il prier, ou attendre qu’on m’implore ? Mais qu’ai-je enfin à demander ? ne suis-je pas le bien que je demande ? Ainsi pour trop posséder je ne possède rien. Que ne puis-je cesser d’être moi-même ! Ô vœu nouveau pour un amant ! je voudrais être séparé de ce que j’aime ! […] et mourant tous deux nous ne perdrons qu’une vie ».
Ovide, Métamorphoses, livre III.

Narcisse est subjugué, fou d’amour de son propre reflet. Son reflet qu’il embrasse du regard (absorbé, englouti par l’image), des lèvres et de ses bras (ici se trame un enlacement/entrelacement, le cercle est clos, tout se noue). Son reflet qui, chaque fois, se soustrait et lui échappe.
Leon Battista Alberti eut recourt à l’autorité du mythe de Narcisse pour définir l’essence la peinture*. Mais on peut aussi rapprocher la fable de la photographie. Absorbé par sa contemplation, Narcisse s’égare, ne saisissant pas qu’il s’agit de son reflet, mais aussi d’une image en flottement (donc insaisissable), muette, et qui s’évanouit sitôt qu’il cherche à l’effleurer. L’objet, illusoire et par là-même perfide, de son désir lui renvoie un regard qui le touche mais ne peut pas l’atteindre : il n’y a aucune réciprocité possible. Le miroir, impénétrable, ne renvoie rien de plus qu’une image : si je regarde mon reflet, lui me regarde mais ne me voit pas (contrairement à celui qui m’aime/que j’aime), la relation narcissique est forcément à sens unique… A trop vouloir embrasser, nulle étreinte : le reflet se révèle finalement mortifère.
La fabulation poétique s’avère alors proche de la relation du regardeur à l’image photographique. En effet, la photographie entretient la même relation fermée à son référent (enlacement/entrelacement, inhérence à l’objet, elle l’enferme, en vase clos). Elle aussi est une image muselée (elle ne me dit rien, ne m’apporte aucune réponse), flottante (entre moi qui la regarde et son objet, dont elle est, depuis l’instant de la prise de vue, distanciée, dont elle me tend la dépouille). Illusion d’une présence, même perfidie : alors que ce qu’elle délivre me touche et me séduit, alors que je m’y abîme, je ne peux en aucun cas l’atteindre.
La photographie est, par essence, un leurre, une image malhonnête qui ne tient pas ses promesses.

* « C’est pourquoi j’ai l’habitude de dire à mes amis que l’inventeur de la peinture, selon la formule des poètes, a dû être ce Narcisse qui fut changé en fleur car, s’il est vrai que la peinture est la fleur de tous les arts, alors la fable de Narcisse convient parfaitement à la peinture ! La peinture est-elle autre chose que l’art d’embrasser ainsi la surface d’une fontaine ? » in Leon Battista Alberti, De la peinture (De pictura), livre II, Macula, Paris, 1992.