Richard Long, Sahara Line, 1988.

J’avais alors vingt-cinq ans et je faisais le rapin le long des côtes normandes.
J’appelle « faire le rapin », ce vagabondage sac au dos, d’auberge en auberge, sous prétexte d’études et de paysages sur nature. (…) Mais ce qu’on aime surtout dans ces courses à l’aventure, c’est la campagne, les bois, les levers de soleil, les crépuscules, les clairs de lune. Ce sont, pour les peintres, des voyages de noces avec la terre.
Guy de Maupassant, Miss Harriet.

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© Richard Long

L’étendue de terre aride court vers l’horizon où se dresse un sombre relief rocheux. Panorama lunaire ? Non. Le ciel d’un bleu limpide qu’aucun nuage ne vient troubler nous le confirme, il s’agit bien d’un paysage terrestre. Et de toute évidence, d’un paysage désertique : pas âme qui vive. Sans l’indication de la légende qui accompagne l’image, la situation géographique du lieu resterait énigmatique. La photographie, paisible, donne le sentiment d’un irréprochable équilibre dans la composition.
A y regarder par deux fois, une bande de cailloux désigne le monticule rocheux et accentue la perspective (puisqu’ils permettent de mieux évaluer la distance, donc l’espace et le temps, qui sépare le photographe du monticule). Les pierres composent une ligne, droite, presque parfaitement régulière, qui fait office d’axe de symétrie et de ligne de fuite. Les cailloux ne sont donc pas déposés ici par hasard. Aucun élément artificiel et pourtant il ne s’agit pas simplement de l’œuvre de la nature. Il s’agit bien d’une intervention humaine. Oeuvre de Richard Long.

Richard Long est un infatigable arpenteur. Sa démarche est celle d’un promeneur solitaire. Depuis 1967, il parcourt diverses régions du monde, entreprend de longues marches au trajet prédéterminé. Il intervient directement sur le paysage, par le simple fait de s’y déplacer, de marquer le sol des empreintes de ses pas, ou en y construisant des formes géométriques élémentaires (cercle, spirales, lignes) avec des matériaux naturels trouvés sur place (pierres, branchages…). Son œuvre résulte ainsi d’un dialogue avec la nature, de son appréhension du monde, de son emprise sur le paysage. Il qualifie ses œuvres de sculptures, renouvelant ainsi les normes de cet art. Les photographies prises par l’artiste, les documents (croquis, cartes de repérage…) sont les seules traces visibles pour le public.

La représentation du paysage est un thème récurant de l’iconographie occidentale. Il atteint son apogée avec l’impressionnisme. Si des peintres comme Constable en Angleterre, Courbet et Corot en France avaient auparavant travaillé « sur le motif », c’était dans le but de faire des études, les toiles définitives étant toujours peintes à l’atelier. Les impressionnistes, quant à eux, quittent systématiquement l’atelier et peignent en plein air. C’est dans une grande proximité, une grande immédiateté à la nature, qu’ils développent leur pratique artistique. D’une certaine façon, Richard Long et les artistes du Land Art renouent avec cette attitude. Le Land Art, apparu dans les années 1960, est un mouvement et une pratique artistiques qui consistent en une intervention d’un artiste dans un site naturel (forêt, mer, montagne, désert…). Les représentants majeurs de ce mouvement sont, entre autres, Hamisch Fulton, Robert Smithson, Denis Oppenheim, Walter De Maria, Andy Goldsworthy ou encore Richard Long. Les artistes installent en extérieur des éléments artificiels ou naturels qui, intégrés au paysage, constituent l’œuvre. Ces interventions artistiques étant souvent réalisées dans des lieux peu accessibles, la photographie est partie intégrante du processus de création : c’est l’image qui sera l’objet d’exposition. Le Land Art a engendré une mutation des arts plastiques en repoussant l’art extra-muros (hors des espaces d’exposition traditionnels, musées ou galeries) et en faisant de la photographie son vecteur privilégié.

 

Paru in La grande aventure de la photographie, SCEREN-CNDP, 2005.