Ecueil, Le nu

Les femmes sauvages n’ont point de pudeur, car elles vont nues. Je réponds que les nôtres en ont encore moins, car elles s’habillent.
Jean-Jacques Rousseau, Lettre à M. D’Alembert

S’il est un sujet périlleux pour le photographe, il s’agit bien du nu.
Petit rappel historique : dès ses débuts, le nu – majoritairement féminin – est l’un des sujets de prédilection de la photographie. Par leur effet de réalité, par la confusion qu’ils impliquent entre le sujet et l’objet (on ne peut pourtant toucher une femme des yeux), ces premiers daguerréotypes, souvent stéréoscopiques, ont généralement un caractère érotique ou pornographique.* Le médium n’a cessé depuis de produire des images, lucratives, à la fonction plus ou moins masturbatoire, devant lesquelles nous sommes plus voyeurs que regardeurs.
Puisque la morale bourgeoise et la justice du 19e siècle réprouvent et condamnent ces pratiques « obscènes »**, puisqu’il faut bien abolir la dimension sexuelle de ces images (la nudité est alors invariablement assimilée à la sexualité), puisque la photographie est considérée comme un outil de reproduction du réel, elle génère rapidement des nus à visée documentaire ou artistique : études anatomiques ou études destinées aux peintres (Delacroix, Courbet…) et aux étudiants des Beaux-Arts (une Société photographique spécialisée dans la réalisation de nus pour artistes est créée en 1854).

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Daguerréotype anonyme, vers 1850 / Louis Camille d’Olivier, étude pour artiste, 1853-56.

A travers l’histoire de la photographie, le nu n’a cessé de se heurter à ces deux écueils : la confusion entre le sujet et l’objet et l’imitation de la peinture.
Par la confusion entre le sujet et l’objet, j’entends qu’il ne suffit pas de photographier un corps dont la beauté correspond à des critères esthétiques normés – le plus souvent définis par la société de consommation, via l’imagerie de la mode et de la publicité – pour faire une belle photographie (les résultats, affligeants, des concours organisés par la presse spécialisée en sont un bon exemple). On ne peut réduire le photographique à un procédé tautologique qui se limiterait à reproduire et à donner à voir ce qui est généralement admis comme beau (c’est la négation même de ses dispositifs et de ses enjeux comme de l’implication et du regard porté par le photographe). En d’autres termes, ce n’est pas le corps qui fait la photographie.
Lorsque la photographie imite la peinture de nu (alors considérée comme « artistique »), elle en reprend et en singe tous les codes (depuis la composition jusqu’à la mise en scène en passant par la pose). Alors, par cette orientation picturale, elle se déprend à nouveau de ce qui fait sa spécificité et n’apporte rien ni à son sujet (on pourrait dire qu’elle est hors sujet), ni à son histoire et au développement de son expression.

Penn
Earthly Bodies, 1949-1950 © Irving Penn