Emmet Gowin, Nancy, 1965

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© Emmet Gowin

Quand, au soir, les petits nains arrivèrent chez eux, ils trouvèrent Blanche-Neige étendue sur le sol, sans souffle. Ils la soulevèrent, cherchèrent s’il y avait quelque chose d’empoisonné, défirent son corselet, coiffèrent ses cheveux, la lavèrent avec de l’eau et du vin. Mais rien n’y fit : la chère enfant était morte et morte elle restait. Ils la placèrent sur une civière, s’assirent tous les sept autour d’elle et pleurèrent trois jours durant. Puis ils se préparèrent à l’enterrer. Mais elle était restée fraîche comme un être vivant et ses jolies joues étaient roses comme auparavant.
Ils dirent : « Nous ne pouvons la mettre dans la terre noire. »
Jacob et Wilhelm Grimm, Blanche neige.

Selon toute vraisemblance, le sommeil a simplement surpris la fillette alors qu’elle jouait à la poupée. Pourtant, à bien y regarder, l’image est inquiétante à plus d’un titre et semble issue de quelque conte fantastique ou merveilleux.
Une présence plane, au-delà de celle du photographe et de nous qui la regardons (peut-être un simple effet de la lumière zénithale, de l’ombre mystérieuse dans le coin inférieur droit, ou de la prise de vue en plongée, qui domine parfaitement le corps de l’enfant). Une présence somme toute un peu malfaisante ou mortifère qui l’observerait par dessus notre épaule.
Le chien veille. De part et d’autre de l’enfant, les poupées viennent évoquer une nécropole de petits cadavres muets aux regards morts et clos. Par la raideur de ses jambes, sa curieuse robe trop courte, ses yeux dormeurs, la fillette se métamorphose alors en une des leurs. Petite gisante, sur le sol sombre d’une clairière, reposant sur l’étrange bâche de plastique. Un sortilège semble l’avoir frappée d’une maladie du sommeil ou d’une mort passagère.
En photographiant ses proches pendant près de dix ans, Emmet Gowin a rassemblé un curieux album, The clearest pictures were at first strange. Dans cette chronique trouble du quotidien, l’univers familial paraît sans cesse sur le fil, à la limite d’un basculement, d’un déséquilibre, entre rêve et cauchemar, sur le point incessant de sombrer dans l’hallucination ou la folie.