Cédric Gerbehaye, Minotaure

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© Cédric Gerbehaye

 

Le plus petit bout de peau est un voyage, une découverte, un retour.
Alessandro Baricco, Océan Mer

L’image s’offre comme une page d’Atlas, une cartographie : vallées, montagnes, lacs, rivières et un océan de nuit peut-être. D’abord, donc, de l’image survient un voyage mental. Le regard se promène ça et là, à la découverte d’un paysage qui se laisse rêver, d’un labyrinthe sans issue possible, d’une infinité d’itinéraires abstraits, déployés, à parcourir.
Ensuite, la peau – velours – qui vient comme se draper sur le muscle épais. L’image se fait tactile et l’œil devient l’instrument du toucher. La vie palpite là-dessous, et l’abstraction géographique cède la place à une exhortation charnelle et animale. Cette fois, le regard et la main partent à la découverte d’autres chemins, que l’on voudrait palpables.
Enfin, on devine la bête – le taureau – contenue dans l’image : un flanc sans tête et comme démembré, monstre fabuleux, qui impose sa puissance comme une menace.

Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ?
Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze, où il n’y avait déjà plus trace de sang.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »

Jorge Luis Borgès, La demeure d’Astérion, in L’Aleph.