La femme aimée

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© Harry Callahan, Ed van der Elsken, Emmet Gowin, Bernard Plossu, Man Ray, Denis Roche, Jacob Aue Sobol, Alfred Stieglitz, Edward Weston.

 

Elle marchait, et elle savait vers quoi. C’était ça l’important. Une sensation merveilleuse. Quand le destin finalement s’entrouvre, et devient chemin visible, trace indéniable, et direction certaine. Le temps interminable de l’approche. Ce moment où l’on accoste. On voudrait qu’il ne finisse jamais. Le geste de s’en remettre au destin. C’est une émotion, ça. Plus de dilemmes, plus de mensonges. Savoir où. Et y aller. Quel qu’il soit, ce destin.

Alessandro Baricco, Océan Mer

Il en va peut-être de la photographie comme de l’amour. Pour les photographes, il y a les femmes, nombreuses, qui traversent les images. Et il y a, parfois, La femme. Celle pour qui le regard et l’œuvre se transfigurent.

On trouve celles, points d’ancrages incessants, qui traversent toute une œuvre et toute une vie (Edith, pour Emmet Gowin ; Françoise et Françoise, pour Bernard Plossu et Denis Roche ; Eleanor pour Harry Callahan) et celles de passage, qui au passage, semblent conduire l’œuvre à un point d’acmé (Vali Myers pour Ed van der Elsken ; Kiki de Montparnasse et Lee Miller pour Man Ray ; Sabine pour Jacob Aue Sobol ; Georgia O’Keeffe, pour Alfred Stieglitz ; Tina Modotti pour Edward Weston).

Elles sont plus que de simples muses, de simples écrans sur lesquels les photographes projettent leur vision. Bien plus de simples femmes-images. Au-delà du désir, amoureux et photographique, elles sont les révélateurs, les déclencheurs, celles vers qui soudain le regard se focalise, se submerge, accoste et se trouve.

La femme aimée.

Cédric Gerbehaye, Minotaure

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© Cédric Gerbehaye

 

Le plus petit bout de peau est un voyage, une découverte, un retour.
Alessandro Baricco, Océan Mer

L’image s’offre comme une page d’Atlas, une cartographie : vallées, montagnes, lacs, rivières et un océan de nuit peut-être. D’abord, donc, de l’image survient un voyage mental. Le regard se promène ça et là, à la découverte d’un paysage qui se laisse rêver, d’un labyrinthe sans issue possible, d’une infinité d’itinéraires abstraits, déployés, à parcourir.
Ensuite, la peau – velours – qui vient comme se draper sur le muscle épais. L’image se fait tactile et l’œil devient l’instrument du toucher. La vie palpite là-dessous, et l’abstraction géographique cède la place à une exhortation charnelle et animale. Cette fois, le regard et la main partent à la découverte d’autres chemins, que l’on voudrait palpables.
Enfin, on devine la bête – le taureau – contenue dans l’image : un flanc sans tête et comme démembré, monstre fabuleux, qui impose sa puissance comme une menace.

Tous les neuf ans, neuf êtres humains pénètrent dans la maison pour que je les délivre de toute souffrance. J’entends leurs pas et leurs voix au fond des galeries de pierre, et je cours joyeusement à leur rencontre. Ils tombent l’un après l’autre, sans même que mes mains soient tachées de sang. Ils restent où ils sont tombés. Et leurs cadavres m’aident à distinguer des autres telle ou telle galerie. J’ignore qui ils sont. Mais je sais que l’un d’eux, au moment de mourir, annonça qu’un jour viendrait mon rédempteur. Depuis lors, la solitude ne me fait plus souffrir, parce que je sais que mon rédempteur existe et qu’à la fin il se lèvera sur la poussière. Si je pouvais entendre toutes les rumeurs du monde, je percevrais le bruit de ses pas. Pourvu qu’il me conduise dans un lieu où il y aura moins de galeries et moins de portes. Comment sera mon rédempteur ? Je me le demande. Sera-t-il un taureau ou un homme ? Sera-t-il un taureau à tête d’homme ? Ou sera-t-il comme moi ?
Le soleil du matin resplendissait sur l’épée de bronze, où il n’y avait déjà plus trace de sang.
« Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s’est à peine défendu. »

Jorge Luis Borgès, La demeure d’Astérion, in L’Aleph.

Trois femmes sur la plage

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© Jules-René Lalique

Elle a les cheveux dénoués et les pieds nus, et ce n’est pas rien, c’est quelque chose d’absurde, sans parler de cette petite tunique blanche et de ce pantalon qui laisse la cheville découverte, tu devinerais presque la minceur de ses hanches, c’est absurde, seule sa chambre d’épouse l’a vue ainsi, et pourtant, c’est bien ça, elle est là sur cette plage immense où ne stagne pas l’air poisseux de la couche nuptiale mais où souffle le vent de la mer, apportant avec lui l’ordonnance d’une liberté sauvage refoulée, oubliée, opprimée, avilie, pendant une vie entière de mère épouse aimée femme. Et c’est sûr : elle ne peut pas ne pas le sentir. Ce vide autour sans murs, sans portes closes, et devant elle, uniquement, cet excitant miroir d’eau sans limites, en soi ce serait déjà une fête pour les sens, une orgie pour les nerfs, mais tout reste encore à venir, la morsure de l’eau glacée, le choc sur la peau, le coeur qui bat la chamade…

Alessandro Baricco, Océan mer.

Hiroshi Sugimoto, Seascapes

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© Hiroshi Sugimoto
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© Hiroshi Sugimoto
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© Hiroshi Sugimoto

J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges. (…)
Enfin, ô bonheur, ô raison, j’écartai du ciel l’azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d’or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :
Elle est retrouvée.
Quoi ? – L’Éternité.
C’est la mer mêlée
Au soleil.
Arthur Rimbaud, Alchimie du verbe.

Une longue série de photographies. La mer, le ciel, ici, ou ailleurs. Rien de plus.
Hiroshi Sugimoto crée une unité de lieu (la mer, toujours recommencée, inachevée et inachevable) et donne à voir un partout et un nulle part, un non lieu en somme. De l’eau, de l’air, une plongée soudain dans des éléments qui se rejoignent et se confondent, un horizon. Ce n’est plus « la mer », mais la confrontation, à la fois monstrueuse – car elle nous repousse, nous engloutit et nous submerge – et paisible – car elle nous attire, nous comble et nous inonde – à une dimension originelle qui nous dépasse et nous excède. Le plein et le vide tout à la fois. Alors, les images nous saisissent et nous font sombrer avec violence et douceur pourtant, en un incessant mouvement de flux et de reflux, engloutis, infiniment fluctuants, naufragés de nous-mêmes.

Daido Moriyama, Hokkaido, 1978

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© Daido Moriyama

Tout serait plus simple si on ne t’avait pas inculqué cette histoire d’arriver quelque part, si seulement on t’avait appris, plutôt, à être heureux, en restant immobile. Toutes ces histoires à propos de ton propre chemin. Trouver ton chemin. Suivre son chemin. Alors que si ça se trouve on est fait pour vivre sur une place, ou dans un jardin public, là sans bouger, à faire que la vie passe, si ça se trouve on est un carrefour, le monde a besoin qu’on reste là sans bouger, ce serait une catastrophe si on s’en allait, à un moment donné, suivre notre route, mais quelle route ? les autres sont des routes, moi je suis une place, je ne mène à aucun endroit, je suis un endroit.
Alessandro Baricco, City

Juste une route, une échappée, vaguement luminescente vers un horizon incertain et un ciel lourd. Au sol, l’ombre noire de Moriyama se découpe.
Quelque chose de l’errance et de la désolation. D’une vague empreinte que le photographe laisse : finalement toujours un peu de lui qui vient s’inscrire confusément dans l’image, comme une prégnance récurrente et fantomatique au monde. Quelques bribes amassées de mémoire.
Il peut bien parcourir le monde, le photographe reste le lieu commun de la photographie.